L’ascension du mont Vlădeasa 

 

Nous passions l’hiver en Roumanie. Nous sommes de l’ouest de l’Europe, et c’est quelque chose que nous aimons faire : aller passer l’hiver à l’est du continent. Nous avions rencontré Radu grâce à une amie. La première fois que nous avons discuté, c’était à Cluj-Napoca. Il neigeait pour la troisième fois de l’hiver. Nous étions dans la rue Caisului. Ou peut-être la Strada Louis Pasteur. Les flocons passaient, soufflés devant les lumières jaune orange des lampadaires. Il faisait froid. Peut-être que ce jour-là, nous allions au sauna de la piscine universitaire ? Ou alors, nous descendions à un de ces shops ouverts la nuit ? Je ne sais plus. Mais nous nous sommes revus plusieurs fois. Radu était sauveteur en montagne. Il nous avait proposé de venir avec lui passer quelques nuits pendant sa garde au refuge de Vlădeasa. Nous étions d’accord. Il fallait prévoir de la nourriture pour notre temps là-bas, et de bons duvets. J’apportais un carnet, « au cas où ». C’est un de ses collègues qui devait passer nous chercher. Il s’agissait d’un couple. Nous nous sommes retrouvés au sud de la ville, quartier Buna Ziua. C’était facile : nous habitions au pied d’un énorme hôtel, l’hôtel Italia. Ils avaient une minuscule Fiat rincée. Ils transportaient déjà deux paires de skis, leurs duvets, des vivres pour une semaine. Nous avons quitté Cluj dans une odeur de gasoil, de gaz d’échappement, d’huile chaude. C’était un vendredi soir. La ville chauffait dans le gris nuit. J’avais commencé un levain quelques semaines avant et j’espérais qu’il allait tenir tout ce temps. 

 

Nous avons pris la route européenne 60, direction Huedin. Nous nous sommes arrêtés dans un village car nos conducteurs devaient trouver encore un peu de nourriture. Nous, nous avions tout ce qu’il fallait dans nos sacs, alors nous sommes restés dans la voiture. En quelques minutes, la température est descendue. Il faisait vraiment froid. Puis nous avons repris le trajet. Vers Bologa, nous avons quitté la route pour nous enfoncer dans la vallée. La route était blanche sous les phares de la vieille voiture. Nous avons filé jusqu’à Rogojel. Là, nous avons suivi la piste le plus longtemps possible. Puis la neige nous stoppait. Nous avons laissé la vieille Fiat sur un terrain couvert de neige fraîche. Pas un bruit. Un lampadaire éclairait l’endroit. Il y avait un de ces petits magasins-cafés-bars juste à côté, pour ceux du village. Radu est apparu dans la nuit. Il était descendu du refuge en ski. Il avait une lampe frontale. Je me souviens de la petite lumière serpentant dans le noir. Il nous a donné des guêtres. La neige fraîche était abondante. Ce serait ça de plus pour nous tenir au sec. Nous avons installé les guêtres puis nous avons pris le chemin du refuge. Ce n’était pas si long, mais la neige était vraiment épaisse. Il faisait froid. La lune éclairait la piste. Et nous suivions la trace dans la nuit. 

 

J’ai aimé ce moment. Radu nous a raconté de nombreuses histoires sur le chemin. Nous écoutions sa voix. Nous écoutions la neige. Nous écoutions les arbres. Nous écoutions les souffles. Nous étions là, maintenant. Tout était réuni pour être là, maintenant. Attentif. Je ne sais pas dire combien de temps dura l’ascension. Simplement, nous marchions dans le noir et dans le blanc, vers le refuge. Là-haut, nous avons bu de la tisane de sapin, nous avons mangé, nous avons dormi. Entiers.

 

Je me suis levé tôt pour photographier le lever du soleil, plein est. Radu était déjà là, radio de sécurité allumée. Il lisait. De temps à autre, il allait mettre du bois dans la chaudière. Il disait que c’était le meilleur endroit pour lire, ce refuge. Il disait même que ce métier, c’était une solution : une semaine en haut, une semaine en bas. Et lire. Ça m’a fait envie. Puis il nous a proposé de grimper sur le mont Vlădeasa. Il faisait beau. Nous sommes partis vers le sommet, dans la neige. C’était blanc, froid. 

 

Je voulais savoir, pour l’ours. Radu passait la moitié de l’année dans une des montagnes les plus peuplées d’ours du continent : en avait-il rencontré ? Il disait que oui, il en avait vu un. Ce jour-là, il était seul, il marchait, et au détour d’une piste, il avait vu la bête, sur le chemin. À cinquante mètres. Il n’avait pas eu le temps d’avoir peur : l’animal avait déjà disparu. Il racontait ça alors que nous arrivions au pied de l’antenne de la station météo du mont Vlãdeasa. Le vent faisait des amas de glace. Le soleil perçait un nuage de grésil. Le blanc s’étendait vers le lointain. Et sur cette montagne au loin, toute cette étendue, « c’est Marişel », disait Radu.