Quelque chose ne tourne pas rond avec la Suzuki. À basse vitesse, elle rue, elle saccade. À haute vitesse, ça va, et je galope jusqu’à Haines Junction.

Le garage est fermé. Je m’installe devant, à l’ombre des pompes, pour examiner la bête. Je m’imagine coincé là, à Haines Junction, à attendre la livraison d’une pièce pendant des jours. Soulagé, le mot est faible, quand je me rends compte que c’est seulement la chaîne qui est trop lâche. Il me manque un outil pour bien la resserrer, et c’est à ce moment-là qu’arrive Keith. Keith de l’Alaska.

Moustache et veste carreautée, dans son gros truck il transporte un avion de la Seconde Guerre mondiale, un Boeing Scout, minuscule appareil de reconnaissance, qu’il a bellement restauré. Il ouvre la porte-garage du camion et me le montre, fuselage argenté et graphie au stencil, en pièces détachées.

Il s’en va à Minneapolis pour le piloter, mais il a un ennui mécanique lui aussi, avec son camion. L’entrée d’air de son turbo qui a sauté. Il y a de l’huile qui a éclaboussé : c’est ça qui l’inquiète.

Alors on s’aide. Il me prête sa clé à molette et je desserre le gros boulon, je tourne l’ajusteur, j’écarte la roue pour raidir un peu la chaîne. En retour, piètre mécanicien pourtant, je lui suggère : 

– Maybe you could just put the air tube back in place and tighten it up with a screw clamp?

Surprise, ça marche! Et ma moto aussi. On se quitte bons copains.

Avant que je parte, il me donne un sac de trois kilos de Trail Mix et une boisson protéinée à saveur de chocolat.

– Nice meeting you, Keith! 

Il me fait répéter mon prénom trois fois, et je m’envole, direction sud, le long du parc Kluane.

 

Dès le premier mille, un face-à-face avec un insecte volant énormissime. Impact frontal dans le plexiglas, énorme giclée devant l’œil gauche. Je ne vois plus rien, si bien que je dois m’arrêter à une rivière pour laver ma visière. 

Beauté, grande beauté de Kluane.

Les yeux émeraude

des lacs en forme d’amande

au pied des frontons rocheux

perlés d’eau des glaciers.

Et dans les cheveux

des champs d’épilobes.

Ruisseaux frêles 

sur des lits de cailloux

trop grands pour eux

témoins des fontes

torrentielles.

Les glaciers ici

ont léché le paysage

comme l’ourse ses petits

pour les façonner.

Je m’arrête et, pour la première fois du voyage, je m’écarte de la route, je délaisse ma monture, j’emprunte un sentier pédestre. Je marche, maladroit, comme un marin à terre, lourdes bottes de moto et jambes courbées à la cowboy. Je grimpe le glacier de roche ondulé comme une mer, et j’observe le grand lac Dezadeash, où je vais camper ce soir.

À un petit ruisseau, je remplis mes bouteilles.

La fraîcheur de l’eau sourcée

aux glaciers de roche!

 

Je veux me remettre en selle, mais des abeilles m’en empêchent. Elles tournent autour de mes protège-mains en reniflant le jus d’insectes écrasés. Quand je me décide à poser la main sur la poignée, une des abeilles… elle me pique! Sur le doigt! Comme ça!

Ça fait un mal de chien.

 

Trop d’abeilles écrabouillées sur ma moto, sans doute. Leurs cadavres envoient des signaux qui excitent les soldates.

Je remonte la fermeture éclair de mon manteau, je mets mon casque, j’enfile mes gants. Puis, le cuir épaissi, je saute sur mon cheval, et je détale, jambes au cou et oreilles bourdonnantes!

Comme un ours qui vient de piller une ruche.