APPENDICE

– Et l’homme-ours ?
– Quoi, l’homme-ours ?
– Oui, l’homme-ours. Tu as parlé d’une quête de l’ours-homme et de l’homme-ours. Si tu as rencontré l’ours-homme à trente bornes de Prince George, alors quid de l’homme-ours ?
– Mais... l’homme-ours, je l’ai rencontré aussi !
– Ah bon ?
– J’en ai parlé, de l’homme-ours.
– Je n’en ai pas souvenir.
– J’ai brossé son portrait : pommettes hautes, chemise carreautée, pantalons trois-quarts...
– Je ne vois pas.
– Je l’ai rencontré dans un bar de Dawson City.
– Qui ?
– Mais, l’homme-ours… c’est Terry, bien sûr ! Terry Ray ! Ol’ Terry Ray.

 

Il n’a pas pu me le cacher bien longtemps, Terry, avec ses gros orteils velus qui débordaient de ses gougounes. 

Terry Ray, cuisinier dans la forêt, qui nourrit les gens, comme l’ours des Innus, grand nourricier.

Terry Ray le sage, maître de ses émotions, connaisseur de celles des autres. De l’amour, il disait : 

– You can’t go from one relationship to the next. You need to stay alone for a little while in between, say, one month for each year of the relationship.

Terry Ray le barbu, dont c’était l’anniversaire quand j’étais à Dawson (pourquoi à ce moment-là justement ? ), quarante et un ans, mais il en fait au moins sept de moins. Comme Pantagruel venu au jour « velu comme un ours », dont Rabelais écrivait : « Il est né à tout
le poil : il fera choses merveilleuses ; et, s’il vit, il aura de l’eage. »

Terry Ray, qui se tient autant avec les Indiens qu’avec les autres.
Il m’a dit : 

– I have two people I hang around with, the Indians and the others. When they’re at the bar, people tend to black them out. They don’t even see them. Yesterday, I spent the night with them.

 

 

Terry Ray, oh Terry Ray. Il m’a raconté une histoire. Un jour, en plein hiver, il a volé un briquet à quelqu’un et il est parti dans le bois. Il voulait savoir s’il était capable de survivre dans le froid par ses propres moyens. Il n’avait rien d’autre que ce briquet. Il s’est enfoncé dans la forêt. Il s’est construit un abri en branches d’épinette. Il a allumé un feu. Il faisait moins quarante dehors, mais il était bien ! Il était au sec ! Il était au chaud ! Euphorique, il est sorti de son abri et il s’est mis à hurler : « Ouuuuuaaaaahhhhhhh ! » 

– Since that day, I know that whatever happens, I can always survive on the territory.

 

C’est comme ça, Terry Ray, qu’il était devenu ours. Il avait poussé un cri bestial, un hurlement à faire fuir tous les animaux de la forêt à des milles à la ronde.

Ce jour-là, il est devenu maître de ses peurs. Chef de ses terres. Roi de l’